Atelier Meraki ou l’art de la philosophie entrepreneuriale

Entrepreneur

Dans un open-space de 200 m2 en plein coeur du 11ème arrondissement, une quarantaine de jeunes indépendants travaillent dans un calme olympien. Dans cette aérogare artistique et culturelle crée en 2015, le silence n’est pas incompatible avec le dynamisme. Dans cet incubateur DIY, des startupers déploient leurs créativités sous la houlette d’un mécène bienveillant : Shérif Sy.

Fred est parti à la rencontre de cet entrepreneur philo-optimiste.

Plusieurs mots viennent à l’esprit pour décrire l’atelier Meraki. Incubateur, lieu alternatif d’exposition, résidence entrepreneuriale et artistique. Lequel préfères-tu ?

L’atelier Meraki est un lieu que chacun s’approprie, je n’aurai donc pas de mot en particulier. En choisir un, c’est enfermer ce lieu dans un concept éphémère. Cet espace aide à la socialisation, dans un sens très large. Nous accompagnons les jeunes créateurs dans leurs aventures entrepreneuriales, ce lieu permet d’acquérir des compétences et de faire des rencontres. Par exemple, chaque mois l’atelier invite un expert dans un domaine bien précis – e-commerce, stratégie d’influence, logistique, événementiel… – afin qu’il partage son expérience. Ce lieu n’est pas une fin en soi, c’est un endroit de passage, le but est d’accélérer la croissance des projets en les mélangeant.

La majorité des projets résidant à l’atelier Meraki tourne autour d’un thème : la mode. C’est un choix de ta part ?

Je suis un passionné de culture au sens global : le cinéma, l’architecture, les arts visuels et plastiques, le théâtre… Le chemin vers un humanisme pluridisciplinaire m’a toujours intéressé. A l’atelier se côtoient des designers, des photographes, des scénographes, des illustrateurs. L’entrepreneur ne doit pas vivre en vase clos s’il veut réussir, il doit confronter ses idées et échanger sur ses usages avec d’autres métiers. Et puis, la vie n’est qu’une question de circonstances et de rencontres, c’est ce que nous aimons répéter à l’atelier.

Au Moyen-Age, la polymathie désignait une connaissance approfondie dans plusieurs domaines des arts et des sciences. Léonard De Vinci, Blaise Pascal ou encore René Descartes étaient polymathes. C’est ce type d’esprit universel que l’atelier Meraki souhaite insuffler ?

Exactement, pour réussir, il faut être prospectiviste. C’est à dire étudier constamment les conditions techniques, économiques et sociales de son projet afin d’en prévoir son évolution. Je reste persuadé que seule une pensée complexe, autrement dit une personne avec un esprit dynamique, mènera à bien son projet. Avoir un coup d’avance, cela ne s’invente pas.

Les idées de génie n’apparaissent pas durant les nuits, l’entrepreneur ne crie pas « Eureka » comme Archimède en sortant de son bain et il a trouvé le concept du siècle.

Il faut constamment aller chercher les savoirs dans plusieurs domaines. De quoi sera le futur de l’accessoire ? Quelle est ma typologie de produit ? Comment capitaliser socialement ma marque lors d’un événement ? Entreprendre, c’est une discipline du quotidien, il faut se nourrir de manière de tout ce qui nous entoure pour devenir unique.

Tes propos semblent tout à fait logique, surtout quand on sait ce que signifie « Meraki »…

C’est un mot d’origine grec, qui n’a pas vraiment d’équivalent dans les autres langues. Une traduction approximative donnerait « faire quelque chose avec son âme, son amour et sa créativité ». C’est un mot unique, qui résume bien le fond de ma pensée d’ailleurs, car j’aime répéter cet aphorisme : « Être unique est tellement plus beau que d’être parfait ». La créativité, c’est l’as de pique de l’entrepreneur, cette chose en plus indéfinissable et inexpugnable. Tu n’as pas encore de réseaux, ni d’argent, mais si tu as de la créativité, alors tu peux réussir. C’est pour cela que l’atelier Meraki est partenaire depuis 2 ans du « Who’s Next » car nous partageons avec ce salon cette philosophie et ce côté humain. Chaque année, nous aidons les jeunes marques à négocier des tarifs avantageux pour être distribuées en boutiques.

Salon « Who’s Next », janvier 2017 © Nicolas Jacquemin

A côté de l’atelier tu donnes également des cours de management en master à la fac de Nanterre. Essayes-tu d’inculquer à tes élèves cette philosophie entrepreneuriale de l’Atelier Meraki ?

C’est plutôt l’effet inverse, c’est être au contact des étudiants qui m’inspirent pour l’atelier et me permet de prendre la température de tout un éco-système. La nouvelle génération sait que créer une entreprise, c’est devenu une commodité. Le savoir est partout et à la portée de tous. Le numérique et les réseaux sociaux ont bouleversé les codes de la création d’entreprise. Maintenant en un mois tu peux créer ton e-shop et mettre en pré-vente des produits que tu n’as même pas encore fabriqués grâce au crowdfunding.

L’Éducation Nationale enseigne donc à nos chers étudiants la manière de levée des fonds sur KissKissBankBank ?

Pas encore, mais j’ose espérer que cela arrivera bientôt. Il subsiste en France une dichotomie entre les programmes officiels et la réalité de la jeunesse. Il y’a encore 5 ans, les étudiants étaient formés à entreprendre avec des cours de la période post-industrielle, alors que nous sommes dans l’ère entrepreneuriale. Il existe un décalage énorme entre créer dans les années 80-90 et aujourd’hui. Avant pour créer son entreprise, il fallait de l’argent ou un prêt, il fallait étudier la concurrence, faire un SWOT, puis établir un business model. Cette mythologie est terminée ! Faire des « use case » en cours sur des entreprises comme Renault ou LVMH, c’est un enseignement complètement décalé avec les nouvelles formes entrepreneuriales.

@ethipop

Cette manière d’enseigner me fait penser au film « Le Cercle des poètes disparus » avec Robin Williams dans le rôle du professeur Keating…

(Rires). Oui mais moi, je respecte les programmes officiels de cours. Après chaque professeur base évidemment ses cours sur sa propre expérience. En tout cas, j’essaye, autant en cours qu’à l’atelier, de prôner l’acculturation et la capacité à comprendre ses propres erreurs. Si tout est carré, l’entrepreneur doit changer de métier. La faiblesse d’une grosse entreprise, c’est le long terme. Mettre un projet en place met du temps et si cela ne marche pas, c’est au bout de plusieurs mois qu’il faut faire machine arrière. Alors que l’entrepreneur possède la liberté du court terme. Il faut tester, s’adapter, changer de direction. Il a cette possibilité, il faut en profiter. Au final, la véritable technicité d’un entrepreneur, c’est son rapport au temps.

Créer son entreprise, c’est aussi beaucoup d’administratif, de la comptabilité et des finances à gérer… C’est parfois ce qui effraie le plus les jeunes, non ?

Il ne faut pas occulter cet aspect, c’est vrai, mais la comptabilité par exemple c’est un métier support.

Dès qu’il le peut, le créateur d’entreprise doit rapidement externaliser toutes ces tâches, ce n’est pas à lui de faire des factures. Son travail, c’est d’améliorer sans cesse son offre, ses produits, sa manière de récupérer de la data, de l’expérience, du réseau.

La nouvelle génération doit comprendre que ce n’est pas un frein, il existe des solutions simples pour ne plus perdre de temps avec l’administratif, comme par exemple ce que vous proposez chez Fred de la compta. Un entrepreneur qui a le nez dans de gros classeurs perd son temps.

La marque Rosi Mistou, membre de l’atelier Meraki

Voix posée et calme, partage, apprentissage pluridisciplinaires, pas de « novlangue » inutile dans ton discours. Ne serais-tu pas au final l’opposé du stéréotype que le grand public se fait du « startuper » ?

Je pense seulement que bons ou mauvais choix, il faut être en adéquation avec son esprit et sa morale. Mon éducation africaine m’a inculqué cette faculté de don de soi. Dans la culture occidentale, la liberté est un un concept pré-acquis. En Afrique, la liberté se conquiert, si tu donnes vie à la société alors tu deviens libre. Je remarque que les « millennials » partagent ce sens du collectif, plus que les générations précédentes. L’investissement, le don sans rien attendre en retour, voilà la vrai liberté.

Ce que tu dis rejoint une phrase que j’aime beaucoup du philosophe allemand Emmanuel Kant. « Un acte moral n’existe que s’il est désintéressé ».

C’est juste ! Prenons l’exemple des « hackers ». Leur manière de pensée est identique, ils mettent une fonctionnalité au service de tous. Ils ont une faculté individuelle et ils l’utilisent pour servir un ensemble. A l’atelier Meraki, chacun met ses fonctionnalités au service des autres. Tu as besoin d’un shooting photo pour ta collection capsule ? Un photographe prendra le temps de t’aider. L’atelier est comme une grande famille, il faut faire preuve d’humilité dans ce métier, personne ne réussit jamais seul.

C’est pour cela que l’atelier Meraki co-organise prochainement, avec le concept-store éco-responsable The Matter, l’événement The big blue project ?

Exactement, à plusieurs on est plus fort. Du 10 au 12 avril prochain, à travers des conférences d’experts, nous souhaitons sensibiliser les acteurs de la mode et du textile aux nouvelles pratiques environnementales. Rien de philosophique cette fois promis, que du pratique.

The Big Blue Project par l’Atelier Meraki et The Matter