TAFMAG, trois entrepreneuses au service de la cool-ture arty

Entrepreneur

Depuis maintenant quatre ans, trois drôles de dames dirigent avec panache le webzine The Arts Factory Magazine, TAFMAG pour les intimes. En plus de livrer un regard aiguisé sur l’actualité artistique, ce triumvirat féminin diversifie de plus en plus ses activités avec de l’édition et de l’événementiel. Où s’arrêteront-elles ?

Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur la genèse de TAFMAG ?

Pauline : Le magazine en lui-même est né alors que je terminais un master en journalisme en Australie. La pluridisciplinarité de ce cursus m’a permis d’explorer cette profession dans sa grande diversité. Mais surtout, c’est à ce moment que j’ai commencé à vraiment m’intéresser au web. Pour moi Internet avant rimait avec chaos. Puis, j’ai compris peu à peu que dans ce chaos, en te débrouillant, tu pouvais créer une plateforme et la façonner à ton image, sélectionner des informations pour un lectorat précis. Lors de mon retour en France en 2012, c’était encore la crise, je rentrais d’Australie avec du sable dans les cheveux et je m’attendais à trouver un Paris gris, déprimé, limite hostile pour une jeune comme moi de 23 ans qui allait se lancer sur le marché du travail. Et bien, c’était tout le contraire.

Une ville effervescente, tous les gens que je rencontrais créaient des boîtes et n’hésitaient pas à se lancer dans des projets ambitieux.

Ce qui est déjà assez courageux en temps normal mais encore plus dans le domaine artistique et culturel. C’est un domaine très particulier. Mais paradoxalement les gens se disaient en quelque sorte “puisque c’est compliqué en ce moment, je vais faire le faire, je vais m’investir à fond soit dans la musique, soit dans la peinture, soit dans la photographie etc.“. J’ai donc décidé de me focaliser autour de cette jeune génération artistique émergente.

© Charline Mignot

On assimile souvent TAFMAG à son triumvirat féminin. Pauline la rédac chef, Aurore la DA et Marie la chargée de comm’. Comment s’est formée cette équipe ?

Marie : L’avantage avec TAFMAG, c’est qu’on est toutes directrices d’un pôle ! Pour ma part, j’ai rencontré les filles  lors de la toute première édition d’Inner’Art, le salon d’art contemporain des cultures émergentes qu’elles avaient créé avec NoD. Je m’occupais de toute la partie communication et comme ça s’est super bien passé aussi bien professionnellement qu’humainement, j’ai directement dit « oui » lorsque Pauline m’a proposée de les rejoindre. Aurore et Pauline, elles, se connaissent depuis le primaire !

Aurore : Plus notre audience augmentait, plus il a fallu progressivement élargir l’équipe. Mais le plus important dans ce type de projet, est de connaître son moment de bascule pour savoir bien s’entourer. À quel moment dois-je me consacrer à plein temps à ce projet ? À quel moment cela devient pleinement mon métier ? Dois-je continuer de travailler de manière itinérante ou alors on se structure et on prend la décision de trouver des bureaux. Puis arrive enfin la fatidique question, quel est mon business plan ? Comme on bossait de manière itinérante, on a également pris la décision de trouver des bureaux, ce qui, lorsque l’on collabore avec une pépinière, nécessite un business plan !

Pauline : Et il faut admettre que le notre était assez flou au début (Rires). Dans ce milieu, nous étions vraiment autodidactes, les budgets, les coûts, la structure… On ne connaissait pas grand chose à tout ce jargon. Notre premier business plan par exemple, reposait sur la vente de produits dérivés artistiques. On pensait à l’époque ouvrir une sorte de galerie, grâce à laquelle on aurait vendu les œuvres ou le travail des artistes que l’on rencontrait. On misait sur notre e-shop et sur l’événementiel. Toutefois, on s’est rendu compte assez rapidement que ce ne serait pas viable.

© Antoine Ott

Alors finalement avez-vous trouvé votre business plan idéal ?

Pauline : On a surtout élaboré en priorité notre ligne éditoriale. Nous voulions fonctionner comme un média. Nous sommes des journalistes, un travail de curation d’artistes est organisé, puis on les interviewe, on rencontre les intervenants et on rédige nos papiers. C’est de l’investigation artistique. En musique, en photographie, en mode, en littérature, en art contemporain, en ciné ou encore en illustration, TAFMAG brasse large.

L’objectif est de créer un lien avec les personnes que l’on rencontre, un lien qui soit perceptible par notre lectorat qui se connecte sur une plateforme digitale.

Du coup, notre modèle économique est complètement détaché des intérêts des artistes et de ceux des annonceurs. Pas de publicité, ni de contenu sponsorisés, TAFMAG est totalement indépendant.

Vous êtes un peu le pendant de Mediapart mais dans le domaine de l’art ? La moustache d’Edwy Plenel en moins évidemment. 👨🏻

Pauline : 😆 Pas vraiment. Nous sommes tout de même soutenues par un business angel, grâce à qui nous avons pu nous se mettre à plein temps dans cette aventure, en tout cas pour ma part. Cela nous a permis de travailler plus vite et de prendre le temps de générer une vraie communauté qui, quelque part, soutient l’agence.

Aurore : Effectivement, en général, sur 400 personnes qui participent à un événement qu’on organise via Facebook, 350 sont présentes le jour J. C’est une grande force, car même si notre réseau n’est pas le plus immense, il reste très fiable et impliqué !

© Jacques-Henri Hein

Un business angel donc mais j’ai aussi vu passé une campagne de crowdfunding sur Kiss Kiss Bank Bank ?

Aurore : Le crowdfunding, c’était pour notre première revue, un support papier avec des articles plus longs qui est sorti en septembre 2015 ! Ça s’est très bien passé grâce aux conseils avisés que nous avons reçus (et que nous avons respectés). On essaye de diversifier nos activités, on passe du web, au papier, au livre. On a eu l’idée de faire un concept-book semestriel où l’on présente les 50 artistes à suivre. Ceux qu’on adore à la rédac’ et que vous verrez bientôt PARTOUT ! Le premier se nomme “Banana Split, les 50 artistes qui ont la banane”.

En référence à la chanson de Lio ? 🍌

Pauline : Non banane ! C’est une compilation de 50 artistes, de talent underground dans le domaine de la mode, la musique, la peinture, la photo… Dans notre premier livre, on parle par exemple de Drône, de Jean Tonique ou encore de Camille Sonally. Un second est sorti en mai dernier “Bubble Gum, les 50 artistes qui nous éclatent“ et un troisième arrive fin novembre, ‘Blue Hawaii, les 50 artistes à l’heure bleue’.

BUBBLE GUM // vol 2

Un bon moyen de garder son indépendance éditoriale que de varier ses activités, vous êtes malignes les filles. 

Aurore : Oui mais sais-tu que la musique est la première chose que nous avons réussi à rentabiliser.

La musique ? Vous avez créé un groupe de heavy metal ? 🎸

Aurore : Pas tout à fait. Pauline a tout de suite mis en place sur le site la playlist de TAFMAG, un rendez-vous hebdomadaire qui a très bien fonctionné. On s’est donc mises à faire des partenariats avec des lieux pour les diffuser puis les monétiser.  Ça nous permettait également de mettre en avant différents artistes.

Pauline : Tout est arrivé un peu par hasard. On avait un partenariat pour une soirée au Café A, plutôt que de payer un DJ, on s’est dit que c’était plus simple de passer du son par nous-même. Et finalement ça a plu et Marie et moi avons commencé à en faire de plus en plus de DJ sets, d’être invités par d’autres collectifs et de mixer dans de nombreuses soirées et festivals .

© Chalet des îles

Donc bientôt vous allez ouvrir le TAFMAG Club ? 💃

Pauline : On a déjà fait quelques soirées mais l’idée est de vraiment pouvoir vivre de ce que l’on fait. C’est pour cette raison que nous avons monté une agence de communication, avec laquelle nous vendons notamment des services graphiques grâce à Aurore qui est DA. Mais aussi des RP grâce à Marie et parfois de l’événementiel pour des marques. Donc on a plusieurs cordes à notre arc ! Avec le magazine, bien sûr, qui reste au cœur de notre projet. Ces DJ sets permettent surtout d’animer notre communauté et de la rassembler autour des projets dans lesquels nous nous investissons. Tu peux d’ailleurs aller faire un tour sur notre Soundcloud pour nous donner ton avis.

 

Promis, je vais vous suivre sur SoundCloud. Bon maintenant que vous êtes des femmes entrepreneuses à succès, vous avez quelques conseils à donner à ceux qui souhaiteraient suivre votre voie ?

Aurore : Il ne faut vraiment pas hésiter à solliciter son entourage, du moins au début, pour générer du bouche à oreille voire un effet boule de neige… Et par conséquent penser à construire un message cohérent qui sera largement répété !

Pauline : Aurore avait aussi créé une belle identité visuelle, qui nous a pas mal aidée! Il faut savoir se démarquer.

Est ce qu’un personnage fictif ou réel a influencé votre parcours en tant qu’entrepreneuses ? Genre vous étiez tellement admiratives que vous aviez des posters dans votre chambre.

Pauline : Pour ma part, j’adorais le groupe Hanson… quand j’étais petite, c’était une sorte de madeleine de Proust que j’associais à l’Australie. Allez savoir pourquoi. Sauf qu’à mon retour, mon beau-père s’est renseigné et m’a appris qu’ils étaient en fait de Détroit : toute ma jeunesse a été bâtie sur un mensonge !

Mais je ne suis pas revenue bredouille pour autant car j’ai quand même découvert là-bas ce fameux lieu qui s’appelle The Arts Factory Camping, qui a inspiré le nom de TAFMAG aujourd’hui.

Où voyez-vous TAFMAG dans 5 ans ?

Pauline : À l’étranger, au chaud ! Le Brésil, c’est un bon point de chute pour tout le monde, non ? Plus sérieusement, pourquoi pas ouvrir un lieu comme la Factory de Warhol, mais version TAFMAG. Après, où, ça c’est une autre question ! C’est un projet qu’on a depuis longtemps, mais il y a quelques années on était encore trop jeunes, c’est quelque chose qui nécessiterait beaucoup de moyens en terme d’équipe, de management et d’investissements.

Marie : Avant on aimerait déjà devenir un référent indé, se faire un nom dans le monde de la culture.

Aurore : Sinon moi je me vois bien au ministère de la culture dans 10 ans !

Pauline : On a aussi eu la chance d’être arrivées au bon moment. La scène indé commençait à plaire, à attirer l’attention et maintenant l’engouement à pris et on aimerait réussir à démocratiser ça. Que ce soit dans l’art contemporain, en littérature ou dans la musique.

Et niveau gestion. Pour monter un tel projet, il faut être un véritable expert-comptable non ?

Pauline : Alors on est pas du tout des gestionnaires ordinaires, cela n’a jamais été notre métier, comme beaucoup finalement. Il faut apprendre sur le tas et se faire aider par les bonnes personnes. Mais je dirais qu’on est plutôt créatives. On a plein de cordes à notre arc, mais pas celle-là.