Le Data Center de… Slack

Ils sont stockés, traités et organisés en grandes quantités. Ils s’échangent et s’analysent afin de devenir les indicateurs clés de notre économie et de nos modes de vie. Dans « Data Center », Fred décide de donner la parole aux chiffres. Pour ce premier article, disséquons les entrailles de l’entreprise Slack.

Et si Stewart Butterfield était l’égal de grands noms de la médecine comme Louis Pasteur ou Alexander Fleming ? Ce jeune entrepreneur américain n’est certes pas le père de la vaccination, ni le premier observateur de la pénicilline, mais tout de même. En fondant Slack en 2014, il tente d’éradiquer l’un pire fléau du monde du travail : l’overdose d’e-mails. Coupable d’une perte de temps considérable, responsable de la déconcentration des salariés, cette « maladie » met à mal depuis plusieurs années la productivité de nombreuses entreprises.

Interface principale de Slack.

Slack, le « messaging » d’entreprise

Conçu à l’origine comme une simple messagerie professionnelle, Slack s’est rapidement étoffé de fonctionnalités afin de faciliter toute la collaboration et la communication en entreprise. Accessible depuis un ordinateur ou un smartphone, ce logiciel SaaS se présente sous la forme d’une fenêtre de conversation qui permet de partager n’importe quelle ressource (documents, vidéos, GIF…). Chaque entreprise dispose de son propre espace privé divisé en plusieurs chaînes thématiques, consacrées aux différentes équipes (marketing, développeurs, etc.) ou à des projets spécifiques en cours. Il est également possible de créer un groupe privé ou d’envoyer un message à un seul utilisateur.

Sorte de révolution du « messaging » à l’instar d’un WhatsApp pour le domaine du grand public, Slack a réussi en quelques années à ringardiser ses principaux concurrents qui sont tout même – excusez du peu – Microsoft Teams, Google Hangouts, Facebook Workplace ou encore Webex Teams de Cisco Systems. Prisé très tôt par l’univers start-up, Slack est désormais utilisé par n’importe quel type de structure de la TPE-PME à la grande entreprise. Grâce à son histoire rocambolesque, l’entreprise est née d’un pivot, et au charisme de son PDG jamais avare de punchlines (« Slack est aussi indispensable que l’e-mail »), Slack fascine les médias et les investisseurs. Et l’année 2019 semble bien chargée puisque, après avoir officialisé une refonte de leur identité visuelle (logo, site, produit) en janvier, l’entreprise prépare actuellement son entrée en bourse par cotation directe. Pour mieux cerner ce succès, voici le Data Center de Slack.

500 000 entreprises utilisatrices à travers le monde

À ses débuts, Slack séduisait majoritairement des jeunes entreprises de la nébuleuse tech. C’était l’appli « buzz » que tout bon entrepreneur qui se respecte se devait d’utiliser dans sa structure. Début 2019, Slack revendique plus de 500 000 entreprises utilisatrices à travers le monde.

Ses clients viennent désormais d’horizons divers.

Il existe toujours de grandes structures tech (Airbnb, eBay, Spotify, IBM…), mais aussi des acteurs du retail (LVMH, Asos…), des médias (BBC, Forbes, Time…) et même des organismes comme la NASA ou l’Université d’Harvard. Voici pour les plus connus. Au-delà de ces têtes d’affiche, de nombreuses TPE et PME se sont également laissé séduire par l’outil au point que 62% des utilisateurs se revendiquent désormais de profil « non-tech ». La force de Slack réside dans cet aspect protéiforme. Le logiciel s’est d’abord fait un nom auprès des entreprises du « Who’s Who » de la Silicon Valley avant de se démocratiser à un plus large public.

Autre point important, Slack a très vite compris que pour conquérir le monde, il fallait être polyglotte. Du coup, la plateforme est à l’heure actuelle disponible en 35 langues différentes. Résultat, plus de la moitié de ses utilisateurs sont désormais situés hors des Etats-Unis avec notamment des gros foyers d’utilisateurs au Japon, en Inde, en Allemagne et au Royaume-Uni. La France n’est pas en reste puisque c’est le troisième pays européen le plus présent sur Slack. D’après Johann Butting, responsable EMEA (Europe, Middle East and Africa) de l’entreprise, « la France enregistre d’ailleurs actuellement, et de loin, la croissance la plus forte, plus de 6000 sociétés françaises possédant un compte, dont 700 avec un abonnement ». Après le « messaging » comme levier de la relation client, voici l’avènement du « messaging d’entreprise ».

Un rapprochement entre les deux firmes.

11 levées de fonds et une valorisation de 7,1 milliards de dollars

En plein coeur de l’été 2018, la nouvelle est presque passée inaperçue tant elle n’étonne presque plus aucun investisseur. Dans une annonce à la presse, Slack annonçait avoir levé 427 millions de dollars, ce qui porte sa valorisation à 7,1 milliards de dollars. Depuis sa création en août 2013, c’est la 11ème levée de fonds de la pépite américaine, soit un tour de table effectué environ tous les 6 mois. Un rythme effréné qui entre presque en contradiction avec la communication officielle de son fondateur qui jugeait plus tôt dans l’année que Slack n’effectue des levées que de « manière opportuniste ». Autrement dit, l’entreprise n’a pas un besoin réel de collecter de l’argent, elle en gagne déjà suffisamment pour assurer son équilibre financier. Puisque les sociétés de capitalisation frappent à la porte, et que les évaluations sont bonnes, autant prendre ces financements avant que le vent tourne.

En effet, la concurrence s’organise depuis deux ans. Dans sa course vers le succès, Slack fait dorénavant face à des colosses qui n’ont plus les pieds faits d’argile. Microsoft, mais aussi Cisco, avec son système Spark ou encore Facebook avec Workplace, se sont réveillés de leur torpeur et ces géants comptent bien rattraper leur retard. C’est le premier, Microsoft, qui fait office d’adversaire le plus dangereux sur ce marché naissant et porteur de la messagerie collaborative d’entreprise.Depuis 2016, la firme de Redmond a enclenché son rouleau compresseur marketing et commercial afin d’imposer son service de messagerie Teams. Directement positionné face à Slack, il est vendu directement au sein de la célèbre suite Office, avec des applications aussi indispensables en entreprise que Word ou Excel. En juillet 2018, Microsoft proposait également une version gratuite de sa messagerie afin de séduire cette fois les TPE-PME. Du coup, le trésor de guerre amassé par Slack lors de ses levées de fonds successives devient presque providentiel. Cet argent sert depuis un an une habile politique de rachat.

En juillet 2018, Stewart Butterfield annonçait l’acquisition de deux compétiteurs historiques, HipChat et Stride, des messageries appartenant à la société australienne Atlassian. Ces services seront fermés en février 2019 et l’ensemble de leurs utilisateurs migreront sur Slack. En contrepartie, Atlassian entre au capital de la firme américaine et les deux entreprises prévoient de travailler ensemble pour développer des fonctions de Slack pour les produits de l’éditeur australien comprenant Jira Server & Cloud (gestion des tickets et d’incidents), Trello (gestion de projet) ainsi que Bitbucket (gestionnaire de code GitHub). Pour faire face à des géants, Slack en devient donc un. Il crée à sa façon sa propre suite « Office », son couteau suisse indispensable. Cette habile politique de levées de fonds montre que Slack ne sert pas de son argent pour survivre mais bien pour se construire un plus large domaine de compétences.

1500 applications tierces intégrées

Pour atteindre un chiffre d’affaires annuel de 200 millions de dollars, Slack s’appuie sur une base solide de 8 millions d’utilisateurs journaliers dont 3 millions de comptes payants. Basé sur le principe du « Freemium », le business model de l’entreprise vise à séduire la majorité avant de faire passer à la caisse une minorité. Comme l’explique avec pédagogie Mouna Guidri dans son livre « Le Freemium business model du web », cela nécessite une certaine subtilité. Il faut mettre un point d’honneur à proposer une version gratuite performante afin d’éviter les frustrations des utilisateurs. Le passage au modèle payant ne doit pas être vécu comme une obligation mais bien comme une réelle plus-value personnelle et collective.

Pour parvenir à ses fins, Slack a opté pour une politique d’adoption par le bas. Quelques salariés téléchargent et utilisent la plateforme sur certains projets puis font remonter leurs usages à leur direction. C’est ce qu’il s’est notamment passé chez Lonely Planet. « Il n’y a eu aucune obligation d’utiliser Slack en interne. Pendant un ou deux ans, quelques équipes seulement s’en servaient avant un déploiement généralisé », explique Sebastian Neylan, directeur marketing en ligne de l’éditeur de guide voyage. Cette adoption spontanée par des salariés est favorisée par une offre gratuite bien pensée : aucune limitation dans le temps et une possibilité d’intégrer jusqu’à 10 d’applications.

C’est la grande force de Slack de devenir un hub de tous les logiciels déjà utilisés par une entreprise.

Parmi les 1500 applications intégrables, personne ne manque à l’appel : Google Drive, Todoist, Hubspot… Des applications de productivité, de graphisme, de gestion de projet, de suivi marketing, de finances…Il est même possible d’utiliser Giphy sur la plateforme afin de rendre plus fun les échanges à coup de GIF. C’est grâce à ces applications que la bascule s’opère entre gratuit et payant. En effet si un groupe de salariés peut se contenter de travailler sur un projet spécifique avec une poignée d’applications, lorsque toute une entreprise décide d’adopter Slack elle a besoin de faire communiquer ses différents services. Et de la comptabilité au marketing, chaque département utilise ses propres logiciels, la limite de 10 intégrations est alors rapidement dépassée. Pour garder une longueur d’avance, Slack a donc créé un fonds d’investissement à hauteur de 80 millions de dollars afin de financer les entreprises qui développent de nouvelles applications. En devenant le mécène de jeunes pépites tech, la firme s’assure leur fidélité et leur exclusivité.

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