De Paris à New-York : entrepreneuriat long-courrier avec Romain Colin, CEO de Fubiz.

Entrepreneur

💎 Aujourd’hui tout le monde ou presque connaît Fubiz, mais évidemment ça n’a pas toujours été le cas… Peux-tu nous en dire plus sur les débuts de l’aventure ?

Bien sûr, il s’agit en fait d’un projet que j’ai développé il y a 12 ans, à la fin de mes études en communication. À l’époque c’était un site assez personnel, construit autour de mes passions et de mon univers. J’ai voulu le développer car je pensais que c’était une thématique qui n’était pas suffisamment traitée à l’époque. Ça me permettait de créer une sorte de hub autour des choses qui me plaisaient et qui me plaisent toujours aujourd’hui, qui sont des choses inspirantes, visuelles et créatives. Il faut contextualiser Internet à ce moment là, les réseaux sociaux, les sites d’inspiration type Pinterest ou autre n’existaient pas. Il fallait sélectionner à droite à gauche.

Puis de fil en aiguille j’ai eu mes premiers revenus, récurrents et générés de manières différentes qu’ils ne le sont actuellement. Le trafic s’est mis à croître, car le travail de curation était pertinent. J’essayais, et nous essayons toujours, d’avoir un regard très exigeant.

À partir de là j’ai cherché à développer l’aspect “société”, en déposant des statuts alors que j’étais encore étudiant.

Puis d’un site classique porté sur la curation, on est passés à la production de contenus pour des sites dédiés. Ce que je me suis efforcé de faire surtout au cours des deux dernières années avec l’explosion du social media et de toutes nos communautés.

En ce qui concerne la reconnaissance en tant que média, je dirais qu’elle est arrivée il y a environ 5 ou 6 ans après que nous ayons vraiment défini notre ligne éditoriale, notamment à travers un manifeste, un angle et une série de process… Cette reconnaissance a d’ailleurs été amplifiée il y a 2 ans par les social médias qui opèrent comme de véritables relais de croissance auprès de notre communauté. En particulier Facebook vidéo qui nous a permis d’agréger 2 millions de fans en 1 an ! Aujourd’hui nous sommes en train de développer de nouveaux canaux, comme Instagram que nous utilisons depuis plusieurs mois.

Avant cela je me focalisais principalement sur des réseaux qui disposaient de call to actions explicites et qui permettaient de rediriger vers un site web. Mais le monde des publishers a radicalement évolué : désormais on donne du contenu à des plateformes alors qu’avant nous n’étions qu’un teasing qui renvoyait vers la plateforme principale. Aujourd’hui notre site est dilué à travers tous les messages que nous produisons. Parfois on produit du contenu exclusif pour Facebook Video, de temps en temps on donne du contenu dédié pour Instagram… Ce qui est assez chronophage et énergivore car ce travail consacré aux réseaux ne l’est pas à notre site.

Cette multi-distribution des contenus est une véritable révolution, par opposition à la centralisation des publications sur une plateforme mère qui prévalait il y a quelques années…

Cette nouvelle donne a largement contribué au succès que nous rencontrons actuellement.

💎 Ce changement de paradigme a dû avoir des conséquences sur votre modèle en interne… Comment vous êtes-vous adaptés, notamment du point de vue éditorial ?

L’avantage c’est que cette reconnaissance sur les réseaux sociaux s’est accompagnée d’une augmentation significative du nombre de contenus que nous recevons. Qui plus est de qualité, puisque les gens ne nous envoient pas tout et n’importe quoi, mais principalement des choses pertinentes et de façon récurrente.

Il s’agit donc d’un travail de sélection qu’effectuent certains de mes collaborateurs à qui j’ai, en quelque sorte, inculqué la vision et la sensibilité créative que l’on retrouve sur Fubiz.

💎 Par conséquent, est-ce qu’on peut dire que la machine a fini par s’automatiser ?

Oui en terme de process c’est sûr mais il reste quand même pas mal d’humain, ne serait-ce que pour donner notre go / no go sur certaines choses. Et puis il y a aussi une forme d’automatisation grâce aux réseaux sociaux, car on voit rapidement quel type de contenu fonctionne et quel type ne fonctionne pas. Ça nous a permis de réadapter notre recette, notre “magic sauce” et notre typologie de contenu en fonction du taux d’engagement de chaque format.

💎 Avez-vous atteint un point d’équilibre entre votre travail de curation et le diktat des réseaux sociaux ?

Il faut en effet affirmer des sujets éditoriaux et des thématiques, qu’elles marchent ou qu’elles ne marchent pas, car on est sur des sujets qui sont plus proches de notre cible comme par exemple le design avec Philippe Starck, ou l’architecture avec Zaha Hadid… Soit de la news liée à des artistes que nous ne pouvons pas ne pas traiter parce qu’ils sont au coeur de notre ligne éditoriale.

Heydar Aliyev Center – Zaha-Hadid

Après cela n’empêche pas non plus de tester de nouvelles choses, de s’ouvrir à d’autres typologies de contenu. Notre communauté est acquise de manière 100% organique, j’y tiens. À partir de là, il faut savoir la surprendre avec de nouvelles approches éditoriales.

Ça nous permet vraiment de pouvoir tester de nouveaux projets et d’optimiser les publications : ajouter du rouge ici, réduire la taille de l’icône là… Hier, un type de format fonctionnait et aujourd’hui non. Ce n’est pas une science exacte !

Il faut constamment affiner sa sélection en fonction des succès récents à court terme. C’est cette précision de tous les instants qui a engendré une croissance maîtrisée de nos communautés et nous permet ensuite de les retransformer pour des opérations ou des call to actions sur d’autres sites web.

Vous avez déployé cette stratégie en prévision de l’ouverture de vos bureaux à New-York

Cette ouverture aux États-Unis est plutôt due à notre business model qu’à notre stratégie de contenu. C’était un mouvement qu’il fallait opérer pour rajouter une certaine dimension à nos propositions. En l’occurrence on a travaillé avec un gros client paneuropéen en 2016, Nissan Europe, du groupe Renault-Nissan qui correspondait à un budget et à un domaine d’intervention très important. Et c’est à travers ce projet que la nécessité de croître s’est imposée afin de pouvoir répondre à des brief et des référents d’envergure.

Il fallait pouvoir s’étendre à des marchés extra-nationaux, c’est pourquoi on a tenté cette stratégie de business development plutôt aux US, qui est un marché mature par rapport à notre positionnement et à notre offre de service : à savoir du brand content, du native advertising etc.

C’était donc un challenge qu’on trouvait intéressant… J’en parle au passé car on a déjà signé notre premier client. Cette implantation nous permet de dynamiser notre savoir-faire, notre spectre, avoir de nouveaux domaines d’intervention via notre partenaire actuel. Par exemple, des personnes nous ont contacté il y a peu pour une mission à Berlin sans savoir que nous étions aussi présents aux États-Unis… On a donc fini par organiser l’événement à New-York. CQFD.

💎 Pourtant les États-Unis restent un marché difficile d’accès…

Certes mais notre choix s’est d’abord basé sur la taille de l’audience, puis sur les typologies d’annonceurs, car nous sommes un média dit “brand-friendly”. C’est à dire qu’on est présent dans tous les secteurs, nous ne sommes ni B2C, ni B2B, ni masculin, ni féminin.

On a vraiment beaucoup de belles marques comme Kenzo, Google, Nike, Coca… Et tous ces annonceurs ont en général des problématiques différentes sur le marché nord-américain. Soit avancées, soit en retard mais en général plus avancées. C’est donc un défi de pouvoir répondre à leurs attentes…

Vu que nous sommes en train de proposer des choses assez modernes, en France en tout cas, comme le talent scouting… C’est à dire dénicher des talents extérieurs puis les amplifier grâce à notre média…

💎 Comme une galerie finalement ?

Exactement ! Fubiz, c’est un peu comme une galerie que j’aurais créée avec des mécènes, que sont les annonceurs. Car tout ce que nous faisons, c’est avec eux. Et c’est un véritable défi car il faut pouvoir convaincre un annonceur ou une agence que tel talent est adapté à sa problématique… C’est donc quelque chose que nous allons essayer de développer sur l’US market. Même si on avait déjà une très grosse audience en dehors de France, de part le fait que nos contenus sont très visuels et que nos titres et nos captions sont entièrement en anglais. Nous n’étions pas identifiés comme francophones, d’ailleurs 80% des personnes nous écrivent en anglais et ne savent pas que nous sommes basés à Paris.

Fubiz Media, les chiffres clés :

+2,7 millions de fans Facebook organiques,

+1,6 milliard de vidéos vues en 2016,

+462 000 followers Twitter,

+240 000 followers Instagram,

+40 opérations spéciales pour des marques en 2016

💎 Donc vous opérez comme une agence protéiforme ?

En quelque sorte oui, nous sommes un média qui évolue comme une agence. Mais c’est le cas de la plupart des acteurs, en tout cas de notre secteur proche qui sont des pures players et qui sont obligés, pour relancer leur business model, de se convertir au format des agences. Je pense notamment à quelqu’un qui le fait très bien, Franck Annese avec le groupe So Press qui comprend Society, So Foot, So Film… Ce sont typiquement des business models grâce auxquels les clients de l’agence permettent d’éditer le média.

En tant que média, on générait à l’époque l’essentiel de nos revenus grâce à la production de contenus et c’était suffisant pour croître. Mais c’est impossible aujourd’hui, aucune revue ne pourrait survivre simplement grâce à de la publicité en ligne. Les publishers sont donc obligés de se renouveler !
Désormais nous faisons donc de la co-création de contenu, nous faisons intervenir des talents externes, des activations avec des instagramers, des artistes, des makers, des opérations offline… C’est ce qui nous a permis de tenir le cap.

💎 Avez-vous eu besoin de financement extérieurs pour y parvenir ?

Il s’est posé la question de faire une levée de fonds, mais finalement elle n’a pas eu lieu. Depuis plus de 12 ans, je suis entièrement sur fonds propres. Et j’ai eu raison car on a pu atteindre cette croissance explosive de 60% en 2016.

Depuis notre ouverture aux US et notre capacité à travailler sur des projets paneuropéens, je me demande si le moment n’est pas venu de nous trouver un partenaire.

Je ne cherche pas un leveur de fonds non, mais plutôt une prise de participation de la part d’un groupe qui viendrait associer sa notoriété à notre ambition.

💎 Et puisqu’on parle d’entrepreneuriat, y’a-t-il un personnage réel ou fictif qui a inspiré ton parcours ?

Pas vraiment, à vrai dire il y a des artistes que j’aime bien et qui m’ont inspiré créativement. Certains m’ont donné envie de traiter certains sujets, dans la musique, le cinéma ou l’entertainment… Je trouverais ça arbitraire d’en citer, mais je suis très inspiré par ces secteurs là oui. Il y a pas mal de personnalités créatives dans cet univers qui m’ont donné envie, certaines célébrités et personnes qui travaillent autour de celles-ci, qui se nourrissaient de contenu ou de médias comme le mien pour leurs clips, leurs pubs, leurs photoshoots… C’est ça qui m’a inspiré, qui m’a motivé et je dirais même que c’est la partie la plus intéressante et excitante de mon job. C’est à dire avoir accès et collaborer avec des personnes assez extraordinaires, d’un tel niveau créatif qu’ils me challengent tout le temps… Des gens auxquels j’ai accès grâce à ma position de publisher.

💎 Un heureux événement qui a marqué ta carrière ?

Mis à part la naissance de ma fille ? Probablement la création de Fubiz Talks : un événement que nous avons créé l’année dernière avec Tetro et qui aura de nouveau lieu le 27 septembre à la Salle Pleyel. C’est un grand rendez-vous qui a regroupé 600 personnes en 2016 et auquel nous attendons 1500 invités cette année !

💎 Moins reluisant, mais tout aussi instructif : une période difficile que tu as dû surmonter ?

Plus qu’une période, je dirais l’aspect humain lié aux départs et aux arrivées de nouvelles personnes, que ce soit chez Fubiz ou sur des projets pour lesquels nous mettons en place des collaborations. C’est toujours délicat à appréhender.

💎 As-tu une idée de ce que tu aimerais faire après Fubiz ?

Oui j’aimerais travailler dans des secteurs qui m’inspirent tout particulièrement, comme le cinéma, la musique ou l’entertainment, pour avoir la full picture et pouvoir m’investir dans différents projets sur le long terme. Être là du début à la fin, par exemple pour la distribution d’un film ou la tournée d’un artiste international… Alors qu’en tant qu’agence, on active pour pas mal de sujets similaires mais toujours sur des temporalités relativement courtes. Parfois, c’est frustrant.

💎 Question pratique : quel type de gestionnaire es-tu, plutôt phobique, stratège ou créatif ?

Créatif oui ! Je lis beaucoup de choses sur les nouvelles manières de diriger sa société : le remote, le prépaiement, la facturation, les acomptes… Et j’essaye aussi de m’inspirer de nouveaux modèles issus d’entreprises qui fonctionnent bien ou de personnes avec qui j’ai travaillé et dont les process sont efficaces.

💎 Fais-tu toi même la comptabilité de Fubiz ou bien es-tu de ceux qui la considèrent comme un fardeau ?

J’en gère une partie et je délègue l’autre. Ce n’est pas forcément un fardeau mais en tout cas c’est clairement chronophage ! Donc j’essaye de faire en sorte qu’elle ne le soit pas trop tout en gardant la main dessus, puisqu’elle est importante.