5 choses à savoir sur… Alain Damasio, l’intellectualisation technologique

Dans ce nouveau format d’articles, Fred part à la rencontre de personnages au travers d’une narration particulière. Pour ce premier entretien, Fred a échangé avec un « techno-critique » passionnant, l’auteur de science-fiction Alain Damasio.

C’est tout sauf un épiphénomène. Disponible le 17 avril en librairie, le troisième roman d’Alain Damasio nous aura fait attendre. Quinze ans après le déroutant « La Horde du Contrevent », l’auteur nous gratifie d’un nouvel O.V.N.I avec ce mystérieux ouvrage, « Les Furtifs ». Dans une société ultra-moderne, où la traçabilité à atteint un paroxysme phobique, un père part à la recherche de sa fille probablement enlevée par des furtifs, des êtres qui tentent de vivre dans l’angle mort du numérique. À travers cette quête, Alain Damasio synthétise ce qui a de mieux, et de pire, dans la technologie et le vitalisme.

1- Le parrain français du roman d’anticipation

Grâce à ses deux premiers romans – La Zone du dehors (1999) et La Horde du Contrevent (2004), Alain Damasio est rapidement devenu l’un des auteurs de science-fiction les plus écoutés de l’Hexagone. À la fois penseur et critique de nos ères technologiques, il a su anticiper avant tout le monde les conséquences de la transformation digitale de nos sociétés et de son impact sur les interactions entre individus. Bien avant la série « Black Mirror », il a théorisé nos impartiaux systèmes de notation : la course au like des réseaux sociaux et aux étoiles attribuées à la pizzeria du coin ou à la boulangerie de quartier. Dans la droite lignée des travaux des philosophes Gilles Deleuze, notamment sur le concept de « société de contrôle » et de Michel Foucault, avec sa fameuse figure de la « panoptique carcérale », Alain Damasio dépeint dans ses ouvrages une société où les citoyens s’auto-régulent et s’inter-surveillent à cause (grâce ?) à la technologie. Une sorte de Blade Runner 2049 avant l’heure.

« Avec les smartphones, les réseaux sociaux, Internet, et toutes les traces qu’on y laisse on développerait des systèmes d’autorégulation extrêmement intimes, on n’aurait plus besoin de caméra. Ça part en fait d’abord de la base, nous générons le contrôle. Il y a ensuite un intra-contrôle et un inter-contrôle extrêmement forts : le patron surveille son employé, l’employé googlise son patron, les élèves vont sur le Facebook de leur prof, le prof sur le Facebook de ses élèves, le mec surveille les SMS de sa nana et réciproquement, le père regarde les historiques Internet de sa fille…. Ce sont des inter-contrôles générés horizontalement, entre nous-mêmes, par peur, par jalousie, par volonté de contrôle, sans besoin des médias, des GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft) de l’armée ou de la police. Et on le fait aussi nous-mêmes sur nous-mêmes, on s’auto-contrôle. L’entrelacement et l’étoffe du contrôle se sont densifiés à un point colossal. »

© Val K

2- L’isolement comme processus créatif

En pleine écriture de son livre, Alain Damasio, comme bon nombre d’écrivains, a tenté de rechercher l’inspiration dans la solitude. Que ce soit dans un coin montagneux de Corse, dans le Vercors ou encore sur l’île Ouessant au large du Finistère, l’aération de l’esprit est pour lui une obligation à la régénérescence créative. Pour un auteur de science-fiction, c’est presque paradoxal de se couper du monde aussi radicalement pour se retrouver en plein milieu de la nature. Pour lui, c’est presque logique, être constamment à l’intérieur de son univers ne permet pas d’avoir de temps de latence. Pour garder une motivation intacte pendant des longs projets, il suggère aussi de se fixer des échéances presque « fétichistes ». L’obligation de s’y tenir est moins importante que la portée symbolique de la date. Par exemple, pour « Les Furtifs », son vœu était de mettre son point final le 31 décembre 2018.

« Ce troisième livre est plus difficile à écrire. J’ai fait les deux premiers avec la chance, ou la malchance, d’être célibataire. Là, j’ai une vie de famille, deux filles, c’est plus entrecoupé, l’immersion est plus compliquée. Je pars régulièrement une semaine tout seul, mais ça ne suffit pas toujours. Je pars à Groix, dans le Sud ou en montagne. Je recherche toujours de nouveaux lieux d’isolement. L’après-midi, je fais deux ou trois heures de rando, de marche ou de vélo, en pleine nature. Ce sont des moments où je respire mais aussi où les idées viennent. Lorsque je m’isole pour écrire, ce n’est pas de l’autisme, mais du conditionnement. La technologie est parfois un cocon qui tue les idées neuves ».

Phonophore, le projet musical d’Alain Damasio

3- L’amour de la transversalité

Les incursions en terre sonore d’Alain Damasio ne sont pas secondaires dans son processus de création. Très impliqué dans le monde musical, il considère l’ouïe comme son sens premier et l’écriture presque comme un art oral. Pour chacun de ses romans, il a souhaité créer une atmosphère de complément. Pour le prochain, il travaille aux côtés de Floriane Pochon et Tony Regnault sur un projet « transmédia » intitulé « Phonophore ». Le concept est d’accompagner, d’approfondir et de compléter l’univers de la lecture. L’auteur propose une quarantaine de sculptures soniques en écoute libre et gratuite, sur le web et sur une appli mobile. Ces pièces en stéréo et son binaural sont autant de clés sonores dans son immense puzzle digital. Parmi ses autres coups d’éclats, citons également sa collaboration avec le musicien Rone qui a débouché sur le drôle de projet : Bora Vocal. Un titre génial sorti en 2008 qui est une plongée électronique dans les affres de la création littéraire. Comme si cela ne suffisait pas, ce Midas culturel est également co-fondateur du studio de jeux-vidéo Dontnod Entertainment avec lequel il établira la structure narrative de l’étrange jeu Remember Me sorti en 2014 sur Playstation 3 et Xbox 360.

« Le son est une énergie physique parce que c’est une onde qui nous traverse concrètement. Pas seulement en faisant résonner nos tympans, par le corps aussi. C’est un médium fondamentalement sensible, qui « parle » tout seul, qui dit beaucoup de choses sans texte, sans mots, et donc complète l’imaginaire que peut susciter les phrases, leurs donner une assise corporelle, un ancrage. Quel que soit son domaine d’activité, la transversalité est une force à ne jamais négliger. »

4- Sa vision du travail du futur

Dans les années 50, le théoricien Guy Debord annonçait l’esprit de Mai 68 avec son célèbre graffiti passé à la postérité « Ne travaillez jamais ». Dans le même esprit réfractaire, Alain Damasio a organisé le 27 Janvier 2018 à la Bourse du Travail de Paris une journée de débats et de création artistique sous le titre : “Tout le monde déteste le travail – Rencontres pour qui en a, en cherche, l’évite, s’organise au-delà…”. Derrière ce titre, évidemment sciemment provocateur, l’écrivain voulait créer un laboratoire d’idées autour de la valeur et de la notion de travail dans nos sociétés.

Il s’érige notamment contre le néo-management, l’injonction à aimer son activité quoi qu’il arrive, et l’auto-persuasion factice.

Pour lui, il n’existe rien de pire pour la motivation humaine que de subir une exploitation forte, la contrainte du « il faut gagner sa vie » n’émule personne. Persuadé que le plein-emploi est une chimère, il a tenté de partager lors de ce débat les idées d’un revenu universel « néolibéral ». Ce plancher minimum peut servir à libérer énormément d’énergie pour créer, militer, organiser un autre type de vie. Et pas seulement pour « assister ». Selon lui le « statut social » conféré par la valeur moderne du travail peut parfois freiner les idées créatrices.

« Comme disait Foucault, les théories et la critique sont vaines sans pratique concrète pour les activer et les confronter au réel. Tout comme les pratiques répétitives de lutte sans recul ni réflexion, et sans imaginaire, butent vite sur l’échec. Sortir du néo-management, de la forme de travail qui nous moule, me semble impliquer ça : que les artistes se bougent et sortent de leur cocon, que les penseurs soient sans cesse traversés par leur terrain de recherche, que les collectifs et les syndicats puisent dans l’imaginaire pour encore mieux se battre et qu’on garde toujours en tête une ouverture à ceux qui ne pensent pas comme nous, pour qui l’aliénation est un horizon très difficilement dépassable, pour plein de raisons. Ramener le vivant dans l’univers du travail viendra de ces circulations d’air et de ce tissu d’échanges entre des sphères que le libéralisme a hautement intérêt à laisser isolées les unes des autres. »

5- Il ne possède pas de smartphone

Loin d’être une tare, il est vrai que se mouvoir dans nos sociétés numériques sans smartphone apparaît tout de même bizarre tant cet objet est devenu notre béquille socialo-communicative. Pourtant au moment de prendre rendez-vous avec Alain Damasio, il nous suffira juste d’une adresse mail et d’un numéro de fixe. L’homme se refuse d’être constamment en relation avec le monde à travers une interface graphique. Il consulte ses mails deux fois par jours, le matin et le soir, pas plus. Il a déjà eu l’objet évidemment, mais depuis quelques années il voit le smartphone comme une sorte d’esclave individuel, une pulsion humaine de domination sur la machine. L’homme n’est pourtant pas « technophobe », encore moins « technophile », il se définit simplement comme un « technocritique ». Le numérique sert évidemment l’homme, mais il faut savoir gérer ses interactions pour éviter un mécanisme de régression fusionnel. Avec cette analyse, Alain Damasio poursuit les travaux du psychanalyste Miguel Benasayag dans son livre « Plus jamais seul ».

« Avec les smartphones, les gens veulent rester dans un continuum affectif permanent avec leurs proches, ils ne supportent plus le moment où le lien se coupe, et où on se retrouve seul. Pourtant c’est dans l’absence, dans la rupture que le désir de l’autre se construit et que la création germe dans l’esprit. Je suis persuadé que la génération née entre 1980 et 2000 est une génération dorée car à cheval entre deux mondes. Elle possède en elle, sans le savoir parfois, une acuité d’analyse et d’intelligence sur la technologie. Vivre les deux âges permet d’avoir une fraîcheur dans les idées et les analyses. Pour un « millenial », un iPad, YouTube, Netflix fait partie de la normalité de ce monde. Le recul n’est plus du tout le même. »

« Les Furtifs », le nouvel ouvrage d’Alain Damasio disponible le 18 avril

Après cette rencontre cardinale avec Alain Damasio, l’équipe de Fred est impatiente de lire son prochain roman. Grâce à son travail de “garde-fou technologique”, cet écrivain pointe des axes d’amélioration que nous devrions tous nous efforcer de suivre.

*La majorité de ces propos ont été recueillis par Fred de la compta

**Certains passages sont tirés d’un extrait d’une interview effectué par Jean-Paul Deniaud dans Trax magazine, numéro 208, 2018. Et dans Libération en janvier 2018 par Frédérique Roussel.

*** Crédit photographie de couverture © Cyrille Choupas

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