Néo-artisanat : la génération Y en quête d’authenticité

Entrepreneur

“L’artisanat c’est la première entreprise de France”. Habilement placardée depuis près de deux décennies sur les abribus de France, ce slogan des Chambres de Métiers et de l’Artisanat n’aura jamais été autant d’actualité.

La lame de fond n’est pas frontale, elle n’explose pas les compteurs de chiffres. Avec près d’1,4 million d’entreprises pour 3,1 millions d’actifs, et un chiffre d’affaires de 300 milliards d’euros, l’artisanat est depuis longtemps le premier employeur de l’Hexagone. Un chiffre relativement stable depuis plus de deux décennies. Il existe pourtant bien un raz-de-marée artisanal, plus complexe, qui se situe au niveau de la perception sociale du métier. Pendant des années, l’artisanat était au mieux une tradition familiale à perpétuer sans broncher. Au pire une voie regardée avec dédain par une masse d’étudiants privilégiant des formations plus généralistes car plus prometteuses de réussite sociale et financière. Mais voilà, les cols blancs et les bac+5 rebroussent actuellement chemin pour mettre allègrement et de leur plein gré les mains dans la terre, le cambouis, le sang et la sciure. Avant d’analyser les raisons de ce regain d’attrait, il convient d’éclaircir quelques points sur le métier d’artisan.

Artiste artisan ouvrier

L’artisan est par définition un travailleur qui maîtrise une technique et qui produit des objets usuels par le biais d’un outillage mécanique réduit. L’artisan n’est pas un artiste, ce qui induit une transformation de la matière plus abstraite, et encore moins un ouvrier, qui lui produit en masse des objets standardisés. Le terrain de jeu d’un artisan est relativement large : la mode, l’alimentation, le bâtiment, la tapisserie, la menuiserie… Fait étonnant, seulement 30% des artisans ont plus de 50 ans. Le stéréotype du senior courbé au fond de son atelier avec ses lunettes rondes vissées sur le nez en train d’écouter Les Grosses Têtes sur RTL ne doit plus avoir la dent dure. L’artisan français moyen n’est ni vieux, ni has-been. C’est un chef d’entreprise comme un autre qui maîtrise les codes de la communication digitale . En 2016, 153 800 entreprises artisanales ont été créées en France dont 48 400 immatriculées sous le régime du micro-entrepreneur selon l’Institut Supérieur des Métiers.

Le contour juridique de l’artisanat

Un artisan est un chef d’entreprise indépendant dépositaire de nombreux savoir-faire transmis principalement par l’apprentissage. Ainsi, son statut est juridiquement défini : il doit exercer une activité professionnelle de fabrication, de transformation, de réparation, de prestation de services relevant de l’artisanat, être économiquement indépendant, ne pas employer plus de dix salariés lors de sa création et être immatriculé au Répertoire des métiers. Beaucoup de contraintes donc.

Autre petite précision concernant une question légitime : Suis-je artisan ou commerçant ? En effet, la loi dissocie les deux statuts.

Selon le Code du commerce, sont commerçantes les personnes qui exécutent des actes de commerce qui sont listés dans ce dernier, de manière habituelle et pour son propre compte. Si vous répondez à ces critères vous obtenez la qualité de commerçant et devez demander une immatriculation au registre du commerce et des sociétés.

A contrario, un artisan est une personne physique ou morale qui exerce une activité professionnelle indépendante de production, de transformation, de réparation ou de prestation de services, listées dans le décret relatif à la qualification artisanale et au répertoire des métiers. Ainsi, si vous effectuez l’une de ces activités et que vous n’employez pas plus de 10 salariés, vous pouvez obtenir la qualité d’artisan et devez demander votre immatriculation au répertoire des métiers.

Cependant, artisan et commerçant vont souvent de paire et vous pouvez obtenir les deux statuts. Pour cela vous devez remplir tous les critères et demander votre immatriculation à la fois au répertoire des métiers et au registre du commerce et des sociétés. Maintenant que les choses sont claires, analysons cette nouvelle lame de fond de l’artisanat auprès de la jeune génération.

Un désaveux du salariat traditionnel

Dans son livre “ La Révolte des premiers de la classes”, le journaliste Jean-Laurent Cassely enquête avec minutie sur ce phénomène de reconversion artisanale  de plus en plus courant, notamment dans les grands centres urbains. Après avoir remplie une à une les cases d’un accomplissement méritocratique, qui les a conduit à travailler dans la finance, l’informatique ou la communication, voici que les cadres français sont devenus las. Suffit la réunionite aiguë, terminé les présentations PowerPoint dénuées d’intérêts, au placard les open-spaces moroses. Maintenant votre boucher du coin est un ancien de HEC, votre fleuriste a un récent passé de chef de projet digital et votre fromager a délaissé sa situation confortable de trader. De plus en plus de personnes issues de postes CSP+ quittent un travail qu’ils jugent vide de sens pour se tourner vers une profession plus concrète. Ce phénomène a été largement médiatisé et étudié ces dernières années, notamment par le sociologue David Graeber, initiateur de la formule « bullshit jobs ». Ces “métiers à la con” sont des emplois dont on ne sait expliquer ni le sens, ni l’utilité. Ce sont des jobs aux noms anglais à rallonge inventés par la bureaucratie et la hiérarchie d’entreprise. Le résultat pour ces actifs qui occupent ces emplois : déprime voire burn out ou bore out. Ils ne perçoivent pas l’utilité de leur travail et ne s’épanouissent pas dans leur vie professionnelle. C’est pourquoi certains se surprennent à rêver d’une autre voie qui ne serait plus de garage. Ils quittent leurs postes pour créer leur entreprise dans l’artisanat et le travail manuel.

L’artisanat, la nouvelle liberté d’entreprendre de la génération Y.

Dans l’esprit commun des français, les artisans sont les garants d’un savoir-faire, et proposent ainsi des produits de qualité, valorisant la distribution en circuit court. Bien loin de l’ère industrielle et de la production de masse dans laquelle nous nous trouvons. Pourtant, la tendance commence à changer. Les consommateurs ont aujourd’hui envie de consommer différemment, de façon plus responsable et qualitative. Entre le jambon industriel bourré de nitrites et la fast-fashion produite au Bangladesh, les consommateurs mais aussi les entrepreneurs éprouvent maintenant le besoin de retrouver de l’authenticité dans ce qu’ils consomment et produisent. Une sorte de retour aux sources que l’industrialisation avait fait passer au second plan. Ainsi, synonyme de qualité, le «Made In France » revient sur le devant de la scène. D’ailleurs, selon une étude d’OpinionWay, 91% des français préfèrent les produits « Made in France » plutôt que les produits industriels.

Ces nouveaux artisans sont de véritables entrepreneurs et réinventent l’artisanat qu’ils ancrent dans la modernité. Savoir-faire oui, mais à grand renfort de digital. Compte Instagram aux photos léchées, nouveaux services innovants de livraisons, partenariats événementiels ciblés, ces néo-artisans ont compris que, pour se démarquer, il faut savoir communiquer sur son authenticité.

Petit tours d’horizon de cinq jeunes entreprises qui réinventent à leur manière ce métier ancestral.

Maison Plisson

D’un côté une épicerie fine qui ne propose que des produits sains et bien-sûr Français et de l’autre une boulangerie et un restaurant qui mitonne des plats aussi régressifs que succulents. Fondée en 2012 par Delphine Plisson, anciennement directrice générale de Claudie Pierlot, cet établissement est un lieu novateur où l’on fait ses courses avant de manger, ou inversement. Avec Philippe et Delphine Jégou, Delphine sillonne la France pour rencontrer des producteurs et des éleveurs qui proposent des produits de qualité, non-transformés et bien-sûr goûteux. De plus, les producteurs viennent régulièrement sur place pour échanger avec les clients. De la moutarde à la pâte à tartiner corse en passant par l’andouille de Guémené, tous les produits sont peu ou pas représentés à Paris et sont testés en amont (et approuvés) par l’équipe. La Maison Plisson s’engage également contre le gaspillage alimentaire puisque les produits de son marché vont directement dans les cuisines du restaurant, où la brigade s’active pour les transformer en bons petits plats. Vous ne pouvez pas vous déplacer pour faire votre marché ? Aucune inquiétude la Maison Plisson a pensé à tout et a ouvert un e-shop sur lequel vous pouvez passer vos commandes depuis votre canapé tout en regardant Top Chef. Miam.

Pampa

Besoin d’une pause fleurie ? Depuis 2016, Pampa inonde Paris de leurs bouquets originaux et colorés, « un produit Haute-Couture » selon Noélie et Emmanuelle, créatrices de ce concept de fleuristes online. Leur objectif ? Être de véritables messagers de bonheur. Véritables stylistes floraux, les artisans fleuristes de Pampa se rendent au marché tous les jours pour dénicher les plus belles fleurs directement auprès des producteurs, pour ensuite les livrer dans toute la capitale. Entièrement pure player, Pampa s’adresse à la fois aux entreprises et aux particuliers avec la même exigence de service et de qualité. Ultra-connectés, leurs photos Instagram sont une ode à la joie, Pampa a compris que ce réseau social était une formidable vitrine pour faire découvrir leur création phare : le bouquet de la semaine. Eco-friendly, l’équipe de Pampa met un point d’honneur à trier ses déchets et à livrer ses commandes à vélo, et est engagée socialement en participant, entre autres, à des programmes d’aide aux handicapés qui désirent apprendre le métier de fleuriste.

Pour plus d’informations sur Noélie et Emmanuelle, les deux fondatrice de Pampa, jeter un oeil à notre interview “flower power”.

Blitz Motorcycle

A l’origine de Blitz,  deux gaillards aux allures de bûcherons que rien ne semblaient prédestiner au custom de motos. Fred Jourden est directeur marketing dans la publicité, tandis que Hugo Jézégabel est paysagiste. En 2011, leur passion commune pour les belles cylindrées les pousse à quitter leurs jobs pour mettre les mains dans le cambouis. Nichés dans un atelier du XIIe arrondissement parisien, Fred et Hugo transforment ces machines, non pas dans un but artistique mais plutôt fonctionnel. L’objectif est de créer le compagnon de voyage le plus unique pour partir à l’aventure sur les routes. Leur signature ? Transformer une moto à carburateur en la dépouillant au maximum, la repeignant en noir et en greffant dessus le réservoir d’une autre marque. Le duo travaille loin de la foule et, après un simple entretien téléphonique, généralement les clients leurs font confiance. Très actif sur Instagram, le duo gratifie ses followers de magnifiques clichés qui ressuscitent l’esprit des plus célèbres road movie, du documentaire On Any Sunday avec Steve McQueen en passant par la série télé Son of Anarchy.

Persillé

David et Maxence, deux anciens ingénieurs dans l’agro-alimentaire, et des véritables carnivores revendiqués , réfléchissent à un concept de boucherie, restaurant et fast-food. L’idée est simple. Dans certains pays, notamment au Portugal et en Grèce, le client d’un restaurant choisit lui-même son morceau de poisson en vitrine avant que le cuisinier le fasse cuire ou frire. Pourquoi ne pas appliquer ce même cérémonial à la viande ? En 2014, nos deux compères abandonnent donc leurs vies d’ingénieurs et se lancent dans l’aventure, en ayant pour objectif de moderniser le commerce de viande et proposer des recettes familiales et gourmandes. Chez Persillé, toutes les viandes sont Françaises provenant d’éleveurs qui se soucient du bien-être de leurs animaux. Ainsi, la boucherie-fast-food est à même de proposer des viandes de grande qualité à des prix accessibles. Du coup vous avez le choix : envie d’un bon rumsteak pour ce soir ? Passer par la boucherie. Vous n’avez pas le temps de prendre votre pause déjeuner ? Passez prendre à emporter un hot-dog avec des saucisses amande/érable ou veau marengo maison. Un déjeuner entre amis ? Faites-vous livrer  leur Frenchy Burger, sauce aux champignons de Paris, oignons grillés et camembert au lait cru. Chez Persillé tout est pensé pour que vous viviez une expérience conviviale et originale autour de la viande.

Blaise de Sébaste

A 25 ans, François Coffy décide de ranger son Code Pénal au fond de son tiroir et de délaisser les bancs de la faculté de droit. Passionné par l’habillement, mais ennuyé par la mode, il décide de lancer un atelier qui réalise sur-mesure des pantalons,  des costumes, manteaux et chemises. Une confection artisanale afin de redonner un aspect exclusif aux vêtements. Il se lie d’amitié lors de ses cours à l’Association Formation Tailleur avec Benoit Aguelon, un ancien conseiller financier de fonds d’investissement. Dans leur atelier de Neuilly, ces deux gentlemans veulent remettre au goût du jour la réalisation de costume entièrement Made In France avec toute l’élégance française. Il faut compter en général entre 60 et 70 heures de travail pour un costume. Un travail d’orfèvre qui a un prix d’entrée relativement élevé, mais certaines pièces du vestiaire masculin doivent se voir comme des investissements à long terme, plutôt que comme des achats compulsifs.